WEITERSWILLER

L'agent national Jacques Schunck

La lignée des Schunck de Weiterswiller remonte à Jacques Schunck, arrivé au village quelques années avant la Révolution. Sa conduite et ses actes pendant cette époque agitée de notre Histoire marquèrent les esprits de ses concitoyens au point que, physiquement disparu, il continua de hanter leur imaginaire : un siècle plus tard, les légendes du village évoquaient encore, « au Zollstock dans la maison du Temple Noir, le vieux Schunck, qui [...] après sa mort regardait par la fenêtre, la tête coiffée du bonnet phrygien ».

 
 
Eglise de Bockwiller

L'église de Böckwiller

A la naissance de Jacques en 1757, la famille Schunck était établie à Böckwiller, petit village de Sarre proche de Zweibrücken, depuis trois générations. Ses parents, Daniel Schunck et Anne Catherine Sandmeyer, protestants de confession réformée, eurent six enfants dont il était le quatrième.
Böckwiller comptait alors environ 400 âmes. Il est vraisemblable que le jeune Jacques y grandit, y apprit à lire et écrire - en allemand - et y fit son apprentissage de cordonnier.

Vers 1780, la pression démographique poussa de nombreux jeunes gens à émigrer dans l'espoir de trouver ailleurs le travail que leur village natal ne leur procurait pas. Sans doute Jacques prit-il la route, comme beaucoup d'autres, une fois son apprentissage terminé.
Une soixantaine de kilomètres, soit trois ou quatre jours de marche, séparent Böckwiller de Weiterswiller où l'on retrouve Jacques à l'occasion de son mariage avec Catherine Elisabeth Hausser, le 22 juin 1784. L'acte de mariage indique qu'il est cordonnier, de confession luthérienne, et « bourgeois ». Il est permis de douter de la sincérité de sa conversion au luthéranisme : dans un village qui comptait une infime minorité de réformés, elle découlait naturellement de son mariage avec une luthérienne qui lui donnait l'accès à la bourgeoisie et à la naturalisation ...

En 1786, 1787, 1790 et 1794 Catherine Elisabeth donna successivement naissance à Catherine Elisabeth, Philippe Jacques (dont nous descendons), Jean Michel et Jean Georges. Puis, en 1797, elle mit au monde des jumeaux : Daniel et Marguerite.

Le procureur-syndic de la commune

Lorsque la Révolution éclata, Jacques Schunck, âgé de 33 ans, était tout acquis aux idées nouvelles. Au mois de novembre 1792, lors du renouvellement de la première municipalité, il fut élu procureur-syndic en remplacement de Georges Cleiss. Cette fonction lui conférait une mission de surveillance en vertu de laquelle il devait veiller à l'observation de la loi.
A des attributions purement administratives, la loi ajouta bientôt une mission de police de sûreté générale, le droit de délivrer des certificats de civisme, puis la charge de désarmer les ex-nobles, prêtres et en général tous les suspects. C'est un pouvoir considérable qui se trouvait ainsi placé entre les mains de l'artisan cordonnier.

C'est en tant que procureur-syndic qu'il était présent le 5 avril 1793 au Directoire du district de Wissembourg pour l'adjudication par voie d'enchères des « biens dont jouissait ci-devant le curé catholique du lieu », Jean Nicolas Martz.
Trois lots furent adjugés successivement à des particuliers dont deux étaient de Weiterswiller. Mais « attendu qu'il s'est présenté des amateurs qui ont déclaré vouloir enchérir tous les susdits biens en bloc, nous avons de suite fait procéder à l'adjudication en bloc des susdits biens contenant quatre arpents - terres labourables, prairies, jardins et châtaigniers, lesquels dans les adjudications partiaires avaient été portées à 4100 # ; après quoi nous avons successivement fait allumer trois feux pendant la durée desquels ledit bien a été surenchéri et porté à la somme de [quatre mille sept cent dix livres] par le citoyen Jacques Schunck de Weitersweiler, et comme pendant la durée d'un quatrième feu que nous avons de suite fait allumer personne ne s'est présenté pour faire de mises ultérieures nous l'avons définitivement adjugé au dit citoyen Jacques Schunck pour la susdite somme de quatre mille sept cent dix livres ».

Cette première acquisition allait bientôt être suivie de plusieurs autres, la plus importante étant sans conteste celle des biens du prince de Rohan qu'il fit pour le compte d'un groupement d'acheteurs.

Le curé Martz ayant refusé de prêter serment fut interné en 1792 comme curé réfractaire. Le séquestre de ses biens, leurs ventes, puis cet internement eurent pour conséquence de dresser les catholiques de Weiterswiller contre ceux qu'ils jugeaient responsables d'un crime commis contre leur religion.
La décapitation du Roi, la déclaration de guerre et les réquisitions qui suivirent, élargirent la fracture entre les protestants, presque tous patriotes, et les catholiques, d'abord réservés devant les « bienfaits » des réformes, puis méfiants et finalement hostiles après la déportation du curé Martz et les conséquences de la Grande Fuite.

 

L'agent national

 
Signature

La signature de Jacques Schunck

Sous la pression des événements, la Convention, par la loi du 14 frimaire an II (4 décembre 1793) supprima la fonction de procureur qu'elle remplaça par celle d'agent national, fonction placée sous la dépendance directe du gouvernement. Jacques Schunck fut nommé agent national de Weiterswiller. Devenu l'un des « bras qui meuvent le levier de la Révolution », ses pouvoirs augmentèrent : il pouvait désormais décerner des mandats d'arrêt, faire poser et lever les scellés, faire mettre en liberté. Il demeura agent national jusqu'au 28 germinal an II (17 avril 1795) date à laquelle cette fonction fut supprimée.

Il usa certainement, et abusa sans doute, du pouvoir que sa fonction lui conférait. Une décennie plus tard Louis Singer, le maire catholique du village, écrivait en réponse à une pétition qui l'accusait de malversation et qu'avec d'autres Jacques Schunck avait signée : « Schunck et Haennel, reconnus pour leur caractère remuant et avide de gain, et dont l'administration n'a été qu'un tissu de vexations et d'injustices dont les habitans ne perdront jamais la mémoire ».
Puis encore, au sujet des mêmes: « [ils] me font sans doute l'honneur de me comparer à eux lorsqu'étant en fonction, et armés de verge révolutionnaire, ils disposaient à leur gré de la fortune de leurs administrés tremblans, opprimaient les catholiques et s'arrogeaient un pouvoir despotique ».
Malgré l'inévitable part d'exagération que comporte le jugement de cet ennemi personnel, on se doute que l'administration municipale de l'agent national Jacques Schunck dut être énergique et quelque peu vindicative !

En l'an 5, l'assemblée primaire d'Ingwiller le nomma électeur au second degré, avec Louis Petri, Jacques Petri et Jacques Staat. A ce titre il participa à l'élection des administrateurs du département, de son président, de l'accusateur public, des juges des tribunaux civils, des membres du corps législatif, etc.

Légendes et réalité

Un siècle plus tard, dans une série d'articles pour le Jahrbuch für Geschichte, Sprache und Litteratur Elsass-Lothringens parus en 1909, le pasteur Jacoby le présente comme « un compagnon du féroce Euloge Schneider » et cite le passage suivant de la chronique de l'église évangélique de Weiterswiller : « en ces jours de 1791-1793, les discours les plus impies retentirent dans notre église, notamment de la part du pasteur de Weinbourg de cette époque, Westermann, et d'un bourgeois d'ici, Schunck, qui, coiffés du bonnet rouge, tournèrent Dieu et la Religion en dérision du haut de la chaire ».
La chronique ajoute : « il (Jacques Schunck) a rassemblé à Weinbourg les croix enlevées au cimetière ainsi qu'une figurine de cire représentant Saint Wendel, le patron de l'endroit, puis a placé un bonnet rouge sur la tête de la statue et l'a brûlée sur les croix rassemblées. Il contraignit un autre bourgeois à fracasser l'autel avec lui ; et pendant cette destruction on a entendu un cri venant de l'autel, comme celui d'un enfant ».

Cette chronique, reproduite dans le cahier sur Weiterswiller, y est complétée par une tradition orale que rapporte le pasteur Gerst : « au Zollstock, dans la maison du Temple noir [...] le vieux Schunck, qui vint au village avec la guillotine, regardait après sa mort par la fenêtre, la tête coiffée du bonnet phrygien. Pendant la Révolution, il avait transformé l'église en Temple de la Raison et, de la chaire, il racontait des apologues extravagants comme : " là-dessous court une souris, fais en une toque de fourrure" ».

Dans ces chroniques du passé le merveilleux enjolive certainement une réalité qui fut plus prosaïque : le temps a troublé la mémoire et la légende nait de l'amalgame de faits réels et d'actes supposés.
Que Jacques Schunck ait contribué à transformer l'église de Weiterswiller en temple de la Raison, cela est certain, comme il est probable que, fièrement coiffé du bonnet phrygien, son enthousiasme patriotique l'ait porté à de regrettables excès de langage en chaire. Probable aussi l'épisode de Weinbourg qui n'est cependant vraisemblable que dans la relation des destructions.
En revanche, rien n'indique qu'il ait fréquenté Euloge Schneider et la guillotine n'est pas entrée à Weiterswiller. Peut-être est-il fait allusion ici à la venue d'Euloge Schneider et de son tribunal révolutionnaire à Bouxwiller où des exécutions eurent lieu. Il est plausible que Jacques Schunck ait fait le déplacement de Bouxwiller mais les liens entre l'accusateur public du tribunal révolutionnaire et l'agent national de Weiterswiller sont restés limités à cette seule rencontre, si elle eut lieu.

Le jugement de la postérité fut sévère pour Jacques Schunck qui eut le tort de s'en prendre à la religion en un siècle où le sentiment religieux imprégnait encore les consciences : « Certains disent que S[chunck] serait mort comme le maire qui plus tard [...] fit perdre à la commune sa forêt et ses droits forestiers. On les voyait en tout temps au Galgen la tête sous le bras et parfois aussi se diriger vers le village ».
Dans les légendes populaires ainsi finissent ceux qui nuisent à la collectivité : ils n'ont pas droit au repos de l'âme et errent pour l'éternité.

 

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François SCHUNCK - décembre 2007
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